le diesel au prix de
l'essence
Alexandre Delaigue | mardi 10 juin 2008 | 17:44 |
Ce qui était il y a peu de temps le slogan promotionnel des constructeurs automobiles est devenu une réalité à la pompe; alors qu'il y a 4-5
ans, le litre de diesel coûtait environ 25 centimes de moins que le litre d'essence sans plomb, aujourd'hui, l'écart entre les deux carburants s'est considérablement réduit, aux alentours de 5
centimes. En réalité même, si l'on fait abstraction de la fiscalité, le litre de gasoil vaut actuellement plus cher que le litre d'essence. Comment l'expliquer? Que le prix du pétrole explique la
hausse des prix de tous les carburants, on peut le comprendre. Mais elle ne peut pas expliquer à elle seule la hausse spécifique du diesel, dont la production nécessite moins de pétrole que
l'essence. Cette baisse relative du prix de l'essence par rapport au diesel mérite donc une explication particulière.
Pour l'UFC-Que choisir, jamais en retard lorsqu'il s'agit de contribuer à l'ignorance économique nationale, le coupable est tout trouvé, ce sont les compagnies pétrolières : près de la moitié de la hausse du diesel provient de l'élévation de la marge de raffinage, qui a considérablement augmenté pour le
diesel et est restée constante pour l'essence. Les compagnies pétrolières, en n'investissant pas dans le raffinage, ont organisé la pénurie et fait monter les prix du diesel pour les
consommateurs. C'est très vilain, il faut les punir.
Mais c'est surtout très stupide de leur part. Après tout, comme chacun sait, les compagnies pétrolières sont avides de profits réalisés sur le
dos du pauvre consommateur. Si restreindre volontairement les investissements dans le raffinage était un moyen d'augmenter leurs bénéfices, pourquoi ne l'ont-elles pas fait avant? Et surtout,
pourquoi se sont-elles contentées de le faire pour le diesel, et pas pour l'essence en même temps? On est là face à un de ces cas classiques pour les économistes, le problème du cartel : si
collectivement, restreindre la production sur un marché est un moyen pour les entreprises d'accroître collectivement leur profit en faisant grimper les prix, individuellement, chaque entreprise a
intérêt, si les autres restreignent leur production, à accroître la sienne pour gagner des parts de marché et bénéficier des prix élevés obtenus par les restrictions des autres. De tels cartels
sont donc naturellement instables. Il n'est pas impossible qu'ils apparaissent, on ne manque pas d'exemples; mais il est peu probable qu'on soit face à ce cas ici, sauf à supposer l'existence
d'un cartel (entre les mêmes compagnies) pour un type de carburant et pas l'autre.
Mais surtout, parce que cette hypothèse n'est pas nécessaire. En effet, les évolutions relatives de la demande de diesel et d'essence suffisent
amplement à expliquer cette différence d'évolution des prix. La demande de gasoil a en effet, et ce depuis un bon moment, augmenté beaucoup plus vite que la demande d'essence - et cette différence de rythme d'évolution de la demande explique la totalité du changement d'écart entre les deux. Cette forte demande de gasoil est
expliquée par différents facteurs :
- le fait que dans les pays émergents comme l'Inde ou la Chine, le parc de véhicules diesel augmente plus vite que le parc essence;
- un élément conjoncturel : la Chine stocke du gasoil pour assurer la production d'électricité durant les jeux olympiques.
- Mais surtout, l'augmentation considérable du parc de véhicules diesel en Europe : ceux-ci représentent 53,3 % des nouvelles
immatriculations en 2007, contre 13.3% en 1990.
Il y a surtout un phénomène étonnant dans la demande de carburants : la demande d'essence réagit beaucoup plus à la hausse des prix que la
demande de diesel. Si le prix de l'essence n'a pas monté autant que celui du diesel, c'est que les consommateurs d'essence ont beaucoup plus restreint leur consommation que ne l'ont fait les
consommateurs de gasoil. Cette différence d'élasticité-prix entre les deux carburants fait que la demande d'essence baisse (ou augmente moins vite) lorsque son prix augmente : cette réaction
de la demande fait que le prix de l'essence monte moins vite que celui du gasoil. En somme, la première loi de l'économie - lorsque quelque chose coûte plus cher, les gens en consomment moins -
semble mieux s'appliquer à l'essence qu'au diesel. Comment l'expliquer?
- Une première raison possible serait de considérer que les consommateurs d'essence et de diesel ne sont pas les mêmes : les premiers sont
des particuliers, les seconds des professionnels, qui peuvent plus difficilement réduire leur consommation en cas de hausse des prix (on peut ajouter que le gasoil étant aussi consommé pour le
chauffage, cette composante de la demande est déterminée par les températures extérieures). C'est une possibilité, mais je suis peu convaincu. L'essentiel de la hausse d'utilisation du gasoil
provient de voitures particulières, ce qui limite l'écart de comportement entre acheteurs. Et pourquoi les professionnels ne pourraient-ils pas réduire, comme les particuliers, leurs usages de
véhicules?
- Une seconde raison semble plus plausible : c'est que les consommateurs de diesel sont aidés, dans de nombreux pays, à la fois par une
fiscalité avantageuse, et par des subventions diverses en cas de hausse du prix du gasoil.
Il faut bien voir que le principe d'équivalence s'applique toujours : fondamentalement, si utiliser une voiture diesel est plus avantageux
qu'une essence, cet avantage va avoir tendance à se réduire, au fur et à mesure que les gens cherchent à en bénéficier. Plusieurs prix vont intervenir dans ce rééquilibrage : le prix relatif
à l'achat des véhicules, et le prix relatif des carburants. Ce rééquilibrage se fera de façon moyenne, ce qui signifie qu'un utilisateur "anormal" pourra bénéficier de la composition des prix
d'un avantage (par exemple, une voiture diesel coûte en général plus cher qu'une essence, mais un utilisateur faisant un grand nombre de km annuels récupérera cette différence par le biais d'une
consommation moindre et d'un prix moindre du diesel à la pompe). Or l'utilisation du diesel est de fait rendue attrayante par la fiscalité (les taxes sur l'essence sont plus élevées que sur le
diesel, et le diesel, utilisé de façon professionnelle ou comme mazout, est presque totalement détaxé); au passage, cet avantage fiscal du diesel, en Europe continentale, est une subvention
déguisée aux constructeurs nationaux, et une barrière douanière non tarifaire envers les constructeurs étrangers. Ces avantages ont été encore accrus par les mécanismes de taxes et subventions
"écologiques" qui, comme par hasard, se trouvent en Europe continentale favoriser les véhicules diesel.
Ce que nous enseigne l'analyse économique, c'est que ce genre d'avantages finit par, en moyenne, disparaître lorsque les gens cherchent à en
bénéficier. En l'affaire, cette disparition passe par une hausse très forte du prix du gasoil. De la même façon, chaque fois que l'on cherchera à aller à l'encontre de ce mécanisme en
subventionnant les utilisateurs de gasoil pour qu'ils continuent à en consommer autant qu'avant, le seul effet que l'on peut escompter est un effet de hausse du gasoil, qui absorbera
intégralement la subvention dans le contexte actuel ou les capacités de raffinage ne suivent pas - voir ecopublix sur ce point.
On discute beaucoup, actuellement, pour savoir qui "doit payer" la hausse du gasoil; l'UFC vocifère qu'il faut que ce soit sous la forme d'une
taxe prélevée auprès des compagnies pétrolières, et servant à alimenter une prime à la cuve de mazout. De la même façon, on ne manquera pas de fournir diverses aides aux camionneurs, aux
chauffeurs de taxis, aux pêcheurs, aux agriculteurs, toutes ces professions déjà bien aidées du fait de leur capacité de nuisance. Nous pouvons prévoir une chose simple : toutes ces
subventions, toutes ces aides, se retrouveront très bientôt dans un prix encore accru du carburant. Si vous avez une voiture diesel, mais pas de cuve à mazout, soyez content : vous paierez
pour tous les autres.
Quant aux compagnies pétrolières, elles récupéreront sous forme de prix plus élevé du gasoil tout ce qu'on leur aura fait symboliquement payer
comme "primes" aux consommateurs. La taxe Total, dont on parle actuellement, et qui n'est prélevée qu'auprès de cette compagnie, revient donc à prendre une partie des bénéfices de celle-ci, pour
les redistribuer à ses concurrents. Gageons qu'ils seront très reconnaissants au gouvernement français pour ce petit geste sympathique.
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MoDem66
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